À Tombouctou, les effets du changement climatique ne relèvent plus de la projection scientifique. Ils s’imposent comme une réalité vécue. Lors de la saison 2024-2025, la crue exceptionnelle du fleuve Niger a provoqué l’inondation de plusieurs villages riverains, notamment Day, Koriomé, Toya et Baoufindou. Dans certains cas, la montée des eaux est survenue en pleine nuit, laissant aux habitants à peine le temps de fuir. Des familles ont perdu leurs habitations, leurs réserves alimentaires et l’essentiel de leurs biens. Face à cette situation, une question s’est imposée : comment faire face lorsque tout disparaît sous les eaux ?
À Day, l’un des villages les plus touchés, la première réponse n’est pas venue des institutions, mais des habitants eux-mêmes. Dès l’annonce de l’inondation, jeunes, femmes et hommes se sont mobilisés. Des pirogues ont été rapidement mises à disposition pour évacuer les enfants et les personnes âgées vers des zones plus sûres. Certains ont tenté de sauver des biens essentiels, d’autres ont coordonné les déplacements.
Cette organisation spontanée, fondée sur la solidarité communautaire, a permis d’éviter des pertes humaines et de limiter le chaos. Elle constitue un premier enseignement : dans les situations d’urgence, la capacité d’auto-organisation locale peut jouer un rôle décisif.
Après l’évacuation, les autorités ont autorisé les sinistrés à s’installer à Kabara, à environ sept kilomètres de Tombouctou. Les familles se sont réparties sur plusieurs sites, notamment Sanfil, Amadia et Tilla. Les conditions d’installation restaient précaires.
Un second niveau de réponse s’est alors progressivement mis en place. Le service du Développement social, ainsi que des organisations comme UNICEF et UNHCR, ont distribué des couvertures, des nattes, des ustensiles de cuisine et d’autres biens de première nécessité.
En parallèle, les jeunes de Kabara ont lancé une collecte communautaire afin d’acheter des denrées alimentaires pour les familles déplacées. Cette initiative locale a permis de combler les besoins immédiats et de renforcer la cohésion entre communautés hôtes et sinistrés.
La combinaison de solidarité locale et d’appui humanitaire a ainsi permis aux populations déplacées de traverser la période la plus critique.
Cependant, cette réponse demeure essentiellement transitoire. Après la décrue, certains riverains ont envisagé de retourner sur leurs anciens sites. Un communiqué des autorités a interdit le retour, en raison du risque persistant.
Or, la vie économique des habitants dépend largement de leur proximité avec le fleuve, notamment pour les activités liées à la pêche, à l’agriculture ou au transport fluvial. L’éloignement fragilise donc directement leurs moyens de subsistance.
Le constat est clair : l’aide d’urgence, aussi nécessaire soit-elle, ne suffit pas à garantir la résilience à long terme.
Pour plusieurs sinistrés, la solution ne peut se limiter à l’assistance ponctuelle. Ils plaident pour l’attribution de terrains sécurisés, accompagnés d’un appui à l’installation et au développement d’activités génératrices de revenus.
L’enjeu dépasse la gestion immédiate de la catastrophe. Il s’agit d’anticiper les crues futures et d’intégrer l’adaptation climatique dans les politiques locales d’aménagement. Cela suppose une planification territoriale prenant en compte les zones à risque, des sites d’accueil durables et des mécanismes d’accompagnement économique pour les populations déplacées.
L’expérience des villages riverains de Tombouctou montre que, face aux inondations, la première ligne de défense reste la communauté elle-même. Cette capacité d’organisation rapide a sauvé des vies et limité les dégâts humains.
Mais cette résilience a ses limites. Sans solution durable, les mêmes populations risquent de revivre les mêmes drames à chaque crue.
Le véritable défi consiste désormais à transformer la solidarité d’urgence en stratégie structurelle d’adaptation. Autrement dit, faire de l’élan communautaire observé à Day et à Kabara non seulement une réponse à la catastrophe, mais le socle d’une politique locale de prévention et de résilience face au changement climatique.
Mahamane Tounkara
Ce reportage est publié grâce au soutien de l’Ambassade du Royaume des pays-Bas, à travers le Famoc, dans le cadre du projet, lutte contre les extrémismes à travers le journalisme de solutions




